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Une langue minorée pour un grand public : les pieds dans le Platt

Une langue minorée pour un grand public : les pieds dans le Platt

Une langue minorée pour un grand public : les pieds dans le Platt

 

Hervé Atamaniuk                                                   

Directeur de la Culture – Ville de Sarreguemines (France)

Vincent Meyer

Professeur des universités – Université de Lorraine (France)

Reçu le 27-04-2013 / Accepté le 06-06-2013

 

Une langue minorée pour un grand public : les pieds dans le Platt

Résumé : On n’aborde jamais sans polémique la question linguistique en Lorraine, surtout lorsqu’il s’agit d’une langue minorée i.e. la langue francique généralement appelée « Platt » ou « Platt lorrain ». À l’image de cette zone transfrontalière qui peine à trouver une identité propre – la Grande Région : Sarre, Lorraine, Luxembourg, Wallonie, Palatinat – ce Platt qui la traverse n’a pas encore fait l’objet d’analyses systématiques, mais se révèle être une source inépuisable de controverses, qui tiennent à la fois à une méconnaissance du contexte transfrontalier et à des stéréotypes « antigermaniques » encore vivaces. La caractérisation de ce qu’est et de ce qui reste de cette langue minorée constituera le premier volet de notre réflexion ; le second sera consacré à la diffusion et à la réception auprès du public d’un ouvrage : „Le Platt lorrain pour les nuls“, dont l’intérêt suscité confirme un enthousiasme particulier qui dépasse la seule question linguistique et contribue aussi à une médiation des cultures.

Mots-clés : Langue minorée, Platt lorrain, transfrontalier, réception, apprentissage d’une langue

Eine unterbewertete Sprache für eine breite Öffentlichkeit:
Ja zu plattdeutsch ?

Zusammenfassung : Wenn es in Lothringen um die Sprachfrage geht, sind kontroverse Diskussionen vorprogrammiert. Dies gilt insbesondere, wenn es um das meist als „Platt“ oder „lothringisches Platt“ bezeichnete fränkische Lothringisch und damit um eine Minderheitensprache geht. Ebenso wie jenes grenzübergreifende Gebiet, in dem es gesprochen wird und das noch auf der Suche nach seiner/einer Identität ist – die sogenannte Großregion mit dem Saarland, Lothringen, Luxemburg, Wallonien und der Pfalz –, wurde dieses Platt bis heute noch nicht systematisch untersucht. Nichtsdestoweniger ist es immer wieder Gegenstand erbitterter Kontroversen, die einerseits von der Unkenntnis des grenzübergreifenden Kontextes und andererseits von bis heute lebendigen „antigermanischen“ Stereotypen zeugen. Im ersten Teil des Buches beschäftigen wir uns damit, was diese Minderheitensprache eigentlich ist und was von ihr bis heute fortlebt ; Thema des zweiten Teils sind öffentliche Verbreitung und Rezeption des Werkes : „Le Platt lorrain pour les nuls“ [Lothringisches Platt für Dummies], dessen Erfolg von einer Begeisterung spricht, die weit über die reine Sprachfrage hinausgeht und zur Vermittlung zwischen den Kulturen beiträgt.

Schlüsselwörter : Minderheitensprache, lothringisches Platt, grenzübergreifend, Rezeption, appren-tissage, Erlernen einer Sprache

 

A minoritized language for a General Public: stepping up to the Platt?

Abstract : The question of language is always complex in the Lorraine region of France, in particular when it comes to a minor language, i.e. the Franconian language generally called “Platt“ or “Platt lorrain” (Lorraine Franconian). Just like this cross-border area, which has yet to find its own/an identity – the Greater Region of Luxembourg (Saarland, Lorraine, Luxembourg, Wallonia, Palatinate) – Platt, which runs throughout this region, has not yet been the focus of systematic analysis. It has however been an endless source of controversy, which stems both from the misunderstanding of the cross-border context and from the “anti-German” stereotypes that continue to prevail. The first part of our analysis centres on the characterisation of what this minority language is and what remains of it; the second part focuses on the publication of the book: „Le Platt lorrain pour les nuls“ (Lorraine Franconian for Dummies), and the reaction of the general public. The interest in this work demonstrates the fervour behind this issue, which goes beyond mere linguistics by contributing to mediation between cultures as well.

Key words : Minor language, Lorraine Franconian, cross-border, reaction, language learning

 

« Haut hunn ech mir äert „gielt Bichelche“ kaaft. Ech hat grad d’Zäit et duerchzebliederen (ech hale mer et fir de Summer, wann dee kënnt…?). Awer ech kann nëmme soen : dräimol Bravo ! »

« Ravi d’avoir trouvé ce livre. Il est indispensable dans la bibliothèque d’un « saageminer » [Sarregueminois] expatrié dans le Sud-Ouest « der immer noch ger platt redde will sali besame ! » [qui aime toujours à parler le Platt. Salut à tous ! »]

Deux messages emblématiques pour, tout de suite, faire entrer le lecteur dans l’univers linguistique du Platt et dans l’ouvrage dont il sera question dans cet article. On ne parle ce Platt que dans une infime partie de la Lorraine. « Langue de France » certes, il est surtout une langue d’Europe. Dans les représentations communes, cette région est davantage associée à l’industrie, à la crise sidérurgique, aux conflits sociaux, aux guerres franco-allemandes et leurs vestiges, qu’à la vivacité de son patrimoine linguistique et à l’interculturalisme qui la caractérisent. La tension persistante de la cohabitation culturelle (Hamman, 2006) entre un espace roman et un espace germanique pèse toujours énormément. Les Lorrains qui parlent le Platt – et continuent à le transmettre aujourd’hui – ont fait fi des embûches, s’adaptant avec une forme de résistance passive à une disparition pour d’aucuns inéluctable. En effet, le Platt lorrain a sans doute été l’une des langues de France les plus maltraitées, car objet dans le passé d’une répression systématique, et dans le temps présent d’une politique d’exclusion d’un patrimoine linguistique qui pourtant est servi par une production culturelle et artistique conséquente.

Dans ce contexte de controverses, on peut se demander qui a encore besoin ou envie d’apprendre ou de parler cette langue et quels pourraient être les équipements de sa transmission (Kieffer, 2006 ; Laumesfeld, 1992 et 1996 ; Rispail, Moreau 2004). Passer pour un parfait Lorrain en maîtrisant une langue régionale : un défi inutile ou une douce folie ? Dans la série « pour les nuls », l’initiative d’un ouvrage qui se présente comme « une méthode inédite et complète » interroge d’autant plus que le succès est au rendez-vous. Élément indispensable d’une politique linguistique au niveau régional ou simple manuel d’apprentissage divertissant d’une langue ? D’aucuns percevront cet ouvrage comme le baroud d’honneur de quelques nostalgiques, pour les auteurs c’est un équipement aujourd’hui indispensable dans la construction des identités individuelles et collectives d’un espace transfrontalier.

Être plattophone en Lorraine : juste un effet frontière ?

Le lecteur a sans doute rencontré quelque difficulté à lire ou à déchiffrer nos citations introductives. Il éprouvera peut-être une autre gêne (ou une autre surprise) quand, passant par la Lorraine, il entendra l’accent typique des langues germaniques et ses transformations quand le « j » s’approche du « che », le « on » se transforme en « an » avec un étrange effet sonore et souvent drolatique dans des phrases du type : « C’est la journée du don du sang » qui peut se transformer en « C’est la chournée du dan du son ». Le Lorrain, qui ne manque pas d’esprit d’autodérision, en a même tiré un certain nombre de blagues régionales aussi irrésistibles qu’intraduisibles pour les non-plattophones. On a également souvent blâmé et moqué les enfants qui construisaient des phrases du type : « Je lui aide », « J’attends sur mon père », « Le stylo que j’ai besoin ». Longtemps considérées comme des « fautes » à corriger absolument de la part d’enseignants zélés, ces « colorations linguistiques » sont aussi de formidables marqueurs identitaires pour un territoire et sa population. Ces formes verbales, permettant clairement de repérer le locuteur d’une langue germanique, restent extrêmement fréquentes aujourd’hui encore en Lorraine francique où, si on aime le milieu aquatique « On les apprend à nager », et si l’on se pique de politique « On s’intéresse pour la politique »…

En Lorraine, le Platt subsiste aujourd’hui vraisemblablement grâce à « l’effet frontière » qui se caractérise par trois aspects interdépendants : un traitement linguistique différencié à l’intérieur de la Grande Région (nommé « patois » à Sierck les Bains, le Platt devient une « langue nationale » dès qu’il a passé la frontière luxembourgeoise) ; une relation toujours en double tension avec la langue allemande (i.e le Platt ne peut se maintenir que grâce à l’allemand ; l’allemand est reconnu comme la langue du voisin et peut se maintenir grâce au Platt); une création culturelle active, mais encore peu visible et en mal de reconnaissance.

Soulignons d’emblée le rapport complexe, en Lorraine, entre l’espace linguistique germanophone et l’espace linguistique francophone. Une tension persiste profondément dans le territoire lorrain, participant pour le francique de Lorraine de l’effet de « dislocation physique, démographique, sociale et culturelle d’une communauté » (Fishman, 1991 : 115-119).

Les variations internes du francique lorrain conduisent aussi à une série d’interrogations à l’intérieur de la Grande Région. En effet, le Lorrain de langue francique comprend aisément que sa langue est traitée diversement s’il se déplace au Luxembourg ou en Allemagne. Ainsi le locuteur du francique luxembourgeois (pays de Thionville) parlera-t-il un « patois » moqué du côté lorrain, alors que le même francique aura statut de langue nationale au Grand-duché du Luxembourg. Pour les variantes du francique mosellan (région de Bouzonville) et du francique rhénan (région de Forbach), la situation est certes moins ubuesque, mais néanmoins consternante. Les Länder allemands (Rhénanie Palatinat et Sarre) font de leur « Mundart » un élément constitutif d’une identité distinctive et revendiquée. Présente dans la société, relayée dans les médias, utilisée souvent dans les publicités et dans la vie publique, elle est le marqueur revendiqué de l’appartenance à un Land.

Rappelons que les instances décisionnelles en région de Lorraine (Conseil Régional, Conseil Général, Préfecture, Rectorat, Université…) sont toutes situées en zone francophone. Cette localisation dans un espace unilingue ne facilite nullement la prise en compte d’une réalité linguistique différente : celle d’une culture germanique cohabitant avec une culture française. S’agglomérant à cette réalité géopolitique, les rugosités du clivage ancestral entre culture latine et culture germanique s’amplifient. Un mépris affiché – à l’instar des exemples donnés supra – à l’égard des locuteurs franciques a toujours cours aujourd’hui. Cette mésestime d’une culture différente s’est construite progressivement sur des stéréotypes, ayant pour point de départ la méconnaissance totale des réalités culturelles et sociales de l’espace où l’on parle le Platt. Signalons à ce propos que la prise en considération d’une culture différente n’est absolument pas relayée dans les institutions culturelles conventionnées (Centre dramatique, Scène nationale) pourtant situées en zone de culture francique. Ici se poursuit de manière vivace un schéma quasi discriminatoire hérité du XIXème siècle, reproduisant in fine le contexte culturel dominant en Lorraine. Contradictoirement à cela, il faut relever que la production culturelle francique, portée par des poètes, auteurs et artistes de qualité, s’exprime inlassablement dans un réseau de diffusion parallèle qui échappe fréquemment à tout financement conventionnel et à tout traitement statistique. Cette création est relayée généralement par un mouvement militant (les associations agissent alors, soit comme les organisateurs, les producteurs et les diffuseurs d’un événement culturel, soit comme les éditeurs d’un livre) ou par des relais locaux, suppléant de cette manière l’absence des institutions et des collectivités. Des chanteurs, comédiens, écrivains construisent de proche en proche un réseau culturel par-delà les frontières. Se produisant au Luxembourg, en Sarre, au Palatinat, la langue joue dans ce contexte son rôle d’instrument de communication permettant l’échange entre les habitants d’un espace transfrontalier. Le Platt est aussi associé à d’autres types de productions, caractérisées par une pratique amatrice extrêmement vivace et populaire : le théâtre, le carnaval, l’art et les subtilités de la Witz (de la blague), qui sont généralement relayées par les médias de proximité (radio et télévision locales). Ces productions interagissent sur le plan social, organisées généralement par des associations, faisant vivre la communauté locale qui participe ainsi de manière concrète à l’affirmation d’une culture différente et de cette construction identitaire. Cette langue, enfin, ouvre indéniablement à une capacité et à une mobilité transfrontalière ; honnie et sanctionnée dans son usage au sein de l’école française, elle sert pourtant de passeport économique pour les Lorrains qui travaillent au Luxembourg.

Il faut du reste ajouter à ces éléments politiques et culturels, une question plus économique qui ne cesse d’interroger aujourd’hui les décideurs lorrains. En effet, de nombreuses interrogations se font jour actuellement sur les difficultés à former des salariés bilingues ou trilingues aptes à travailler dans l’espace transfrontalier de la Grande région. Cette capacité, encore fort répandue dans les années d’après le second conflit mondial, s’est estompée peu à peu en raison d’une quasi répression linguistique, rendant désormais difficile le recrutement de personnels multilingues en Lorraine.

C’est dans cet ensemble de tensions que nous situons l’intriguant succès d’un manuel en français pour apprendre cette langue fortement territorialisée ; manuel qui paraît aussi à un moment où se confirme un double recul des pratiques de bilinguisme et d’apprentissage de l’allemand – première langue du voisin – comme langue vivante.

Une langue pour les nuls à 6,95 €

On reprendra ici les éléments qui ont fondé la conception de ce manuel et plusieurs questions seront traitées : comment sa diffusion soutient cette langue qui n’a pas de drapeau et sert une construction identitaire ? Le choix du titre « le Platt lorrain pour les nuls » contribue-t-il in fine à affirmer une identité régionale ou transfrontalière ? La diffusion de l’ouvrage couvre-t-elle la démographie et la géographie linguistique de la région, comme pourrait le laisser penser une analyse des réactions des lecteurs (nombre d’exemplaires, lieu de vente) et des libraires ?

Le projet d’écriture remonte à juin 2011. Marielle Rispail (2003) fut contactée par l’éditeur et tint à s’entourer de deux coauteurs dans leurs spécialités respectives : l’écriture du francique avec Marianne Haas-Heckel ; la culture comprise dans sa dimension transfrontalière et internationale de la langue avec Hervé Atamaniuk (2009). Tous percevaient l’intérêt de publication d’un manuel consacré à une langue et une culture dont ils savaient mieux que quiconque la difficulté que constituait déjà le simple fait de la qualifier de Platt. La question du titre l’atteste déjà. Fallait-il intégrer ou non le terme de « francique » ? « Le francique lorrain pour les nuls » aurait été certainement un geste militant, un clin d’œil amical au regretté Daniel Laumesfeld, mais sans doute trop « académique » par rapport à une dénomination plus « familière » du Platt, dont l’avantage était de s’adresser à un public large, non spécialiste de la langue de surcroît et encore moins « native speaker ». Un problème supplémentaire se posait aux auteurs en raison de la variation linguistique évoquée supra. En effet, le francique, pas plus que les autres langues minorées, n’est uniforme. Il connaît trois variantes principales : du « francique luxembourgeois » au Nord-Ouest, en passant par le « francique mosellan » en son centre et du « francique rhénan » à l’Est. Ce manuel, s’adressant à un public non bilingue a priori, devait aussi faire la part belle à des expressions courantes, transmettre des conseils très pratiques pour l’apprentissage de la langue (dans le domaine de la prononciation, des règles grammaticales…), mais également donner des informations sur la culture et la vie en Lorraine de langue francique, et faire apparaître les rapports entre la langue et la société dans laquelle elle se transmet. Quelques exemples nous permettent d’en saisir les enjeux et de poser des questions vives sur les modalités de transmission de cette langue.

Illustrant par l’exemple la manière de différencier les deux langues (souvent associées par « les Français de l’intérieur ») présentes en Alsace (l’alémanique) et en Lorraine (le francique), les auteurs débutent ainsi le chapitre s’intitulant „Vous aurez l’Alsace et la Lorraine en prime“ : « Wonn e Elsässer ùnn e Lottringer zommekùmme ùnn verschdéhn sich nitt, was mache se nodd ? das isch doch èènfach:se rédde Fronzéésch ! / Que font un Alsacien et un Lorrain qui si rencontrent mais ne parviennent pas à se comprendre ? C’est bien simple : ils se parlent en français ! » (p.28).

Cette identité transfrontalière se matérialise aussi dans le jeu des traductions d’expressions maintenant intégrées dans un imaginaire local comme en atteste dans la partie « le Platt dans le français de Lorraine », les traductions de ces mots « ordinaires » du quotidien sous une forme d’inventaire « mosellan ».

« si tu as la Schnùddel qui coule de ton nez…

si tu dis que ça schtink quand ça pue… (nous on dit ça schlink ou alors c’est déformé)

si un jeune voyou est un raoudi pour toi…

[…] si tu es fier de tes deux jours de fériés de plus que dans le reste de la France

si tu bois un Schlouck

si tu demandes à un type de fermer sa Schniss

si tu mets tes Schlapp en rentrant chez toi… […]

alors tu viens de ce merveilleux département qu’on appelle la Moselle » (p.80).

 

Évoquant la pratique sociale du « Kafféklatsch » (p.192), les auteurs caractérisent la diversité des types de conversations franciques : « Parler, converser, papoter, bavarder, les femmes adorent faire çà autour d’un café gâteau, tandis que les hommes préfèrent se retrouver au comptoir du bistrot ».

« Redde, schwätze, verzéhle, bapple, das mache de Fraue gèèr bim Kafféklatsch, de Männer hugge liewer gemiitlisch in der Wirtschaft on der Théék ».

Le livre a fait l’objet d’une communication qui dépasse en ampleur ce qui est généralement réservé à un ouvrage de dimension régionale, portant, qui plus est, sur une langue minorée. L’intérêt du public tient vraisemblablement, d’abord, à cette collection « pour les Nuls » (de par sa notoriété ; son réseau de diffusion auprès des libraires, commerciaux expérimentés ; ensuite, les partenariats avec les médias et principalement le réseau France Bleu) dans leur volonté affirmée de relayer l’information. Cette dernière ne portait pas seulement sur l’annonce de parution, mais interrogeait fréquemment sur la place du Platt aujourd’hui, montrant du coup que cette question de construction identitaire n’était pas forcément partagée ou relevait d’un lieu commun commode. En outre, le « Platt lorrain pour les nuls » a réussi un tour de force surprenant. Alors que les ouvrages en Platt ou traitant du Platt ne traversent jamais la frontière linguistique germano-romane de Lorraine, le livre a trouvé son public, ses libraires, ses défenseurs par-delà le « limes ».  Nous n’aurons toutefois pas la prétention d’avancer qu’il a ainsi contribué à un « apaisement identitaire » en Lorraine ou au nivellement des rugosités du clivage ancestral entre culture latine et culture germanique.

Conclusion

La diffusion et la réception auprès du public de ce manuel confirment donc surtout un enthousiasme local ; il montre aussi que pareil ouvrage peut dépasser la seule question linguistique (ou d’apprentissage d’une langue régionale) et contribuer à une médiation des cultures (Fleury, Walter, 2008). Ainsi vient-il compléter les tentatives de stabilisation et de sauvegarde de cette langue (Kieffer, 2006). Sauf à être définitivement qualifié de nul après la sortie de cet ouvrage, il sera plus difficile maintenant d’associer – comme on le remarquait fréquemment encore – le locuteur francique à un ouvrier ou à un paysan mal dégrossi parlant un patois allemand. Pour reprendre le propos du blogueur Jacques Gandeboeuf : « Nul ne pourra dire que ce petit livre jaune arrive au mauvais moment. Il ne pouvait mieux tomber, au contraire… ». En effet, non seulement dans sa fonction de guide de la conversation, il reprend et problématise le contexte linguistique, mais donne une visibilité aux différentes écritures en Platt à partir de citations et de formules de la vie quotidienne avec chansons et poèmes ; ce faisant, il témoigne de la spécificité d’un patrimoine qui allie à la fois un ancrage territorial national (le Platt est la langue régionale de Lorraine et donc une langue de France) et un ancrage territorial international (le Platt est la langue commune de l’espace transfrontalier Sarre-Palatinat-Luxembourg).

 

Bibliographie

Atamaniuk, H. 2009. « À propos du francique », in : Langues et cité – des hommes des langues des pratiques – Bulletin del’observatoire des pratiques linguistiques.

Fishman, J. 1991. Reversing language shift. Theoretical and empirical foundations of assistance to threatened languages. Clevedon. Language in Society, Volume 23, Issue 01, March 1994, pp. 115-119.

Fleury, B., Walter, J. 2008. « Dynamique des peuples et constructions identitaires », Questions de communication, série actes 6, Nancy : Presses universitaires de Nancy, pp. 7-18.

Hamman, Ph., 2006. « Intercommunalité transfrontalière et recomposition de l’espace public en Europe. L’engagement transfrontalier de l’association Saar Moselle avenir », pp.479-494 in : Meyer V., Walter J., dirs, Formes de l’engagement et espace public, Questions de communication, série actes 3. Nancy : Presses universitaires de Nancy.

Kieffer, J.-L., 2006. « Le Platt lorrain » de poche, Assimil.

Laumesfeld, D. 1996. La Lorraine francique, culture mosaïque et dissidence linguistique, Paris : Ed. L’Harmattan.

Laumesfeld, D. 1992. « Le voyageur enraciné ou cieux de Lorraine » publié dans le recueil Tropique du Caire, Revue Passerelles.

Rispail M., 2003, Le francique : de l’étude d’une langue minorée à la socio didactique des langues, Paris, Ed. L’Harmattan.